« SITÔT qu'on est plus de quatre, on est une bande
de cons », chantait Georges Brassens. Et, de son temps, Internet
n'existait pas, les chats (discussion en ligne) et les communautés
virtuelles non plus. Qu'aurait-il dit en se connectant sur certains
fils de discussion dans lesquels dix, vingt, voire cinquante personnes
discutent en même temps dans un désordre inimaginable ? Et que
dire des mondes virtuels du type Deuxième Monde (Canal+) ou Cryopolis
(Cryo Interactive), dans lesquels le novice peut rapidement se
sentir noyé dans une marée d'avatars, ces représentations iconographiques
des personnes physiques dans les espaces numériques ?
Pour gérer cette interactivité de masse, les chercheurs du Sociable
Media Group du Massachusetts Institute of Technologies (MIT),
spécialisés dans les relations sociales sur Internet, ont mis
au point une interface graphique originale. Baptisée Chat Circle
(cercle de discussion), elle permet d'attribuer un cercle de couleur
à chaque internaute qui se connecte à un fil de discussion utilisant
cette technologie. Ainsi représentés, les « parleurs » en ligne
ont la possibilité de visualiser l'ensemble des participants à
la discussion. Pour échanger des phrases écrites ou des paroles
(s'il s'agit d'un chat vocal), les « cercles » de deux internautes
doivent être le plus proches possible sur l'écran de l'ordinateur.
Chaque cercle est ainsi doté d'un « niveau de communication »
qui autorise les gens à ne discuter que s'ils sont près l'un de
l'autre, afin d'éviter tout parasitage. Les cercles éloignés n'ont
alors plus de contact entre eux. Pour se rapprocher les uns des
autres, et donc discuter, les internautes peuvent déplacer leur
cercle avec la souris et regarder le sujet de conversation d'autres
groupes.
Cette technique du cercle de communication, les habitués de
Cryopolis la connaissent bien. Dans ce monde virtuel peuplés d'avatars,
qui a déjà séduit plus de cinq mille mordus, la nécessité d'organiser
les échanges s'est vite fait sentir. Surtout quand plus de cent
personnes sont connectées simultanément. « Nous essayons de
mieux gérer la sociabilité entre les gens, explique Alex
Noix, responsable des communautés en ligne chez Cryo Interactive.
Chaque avatar est entouré de sa zone de communication. Quand
une personne a cinquante avatars autour d'elle, elle ne peut parler
qu'aux dix qui sont le plus près. Mais on peut aussi rentrer dans
la zone de quelqu'un qui est éloigné. Pour cela, il suffit de
demander une autorisation à cette personne. » Dans ses
chat rooms en trois dimensions, Cryo a aussi développé des
technologies spécifiques pour réguler les relations. Un bouton
« ignorer » permet par exemple à un internaute de ne pas voir
les réponses ou les interventions d'un autre internaute.
Avec la généralisation prochaine du haut débit, Cryo proposera
aux avatars de dialoguer par le biais de la vidéo. Une vidéo qui
sera projetée dans le monde virtuel. Elle permettra aux animateurs
de discussion, aux modérateurs, d'affirmer leur autorité sur le
groupe. Car, même dans le virtuel, l'enfer, c'est les autres !
Guillaume Fraissard
Le Monde daté du mercredi 26 avril 2000